
Tisser sa maternité à deux : L’induction de lactation comme soutien à la place de chacune
Cet article est une adaptation enrichie du brillant mémoire rédigé par Fanny Domingues-Thièry, réalisé dans le cadre de sa formation au Mois d’Or (2025/2026). Doula et accompagnante périnatale engagée, Fanny consacre sa pratique à soutenir les mères et les familles avec une douceur infinie. À travers ses recherches et son accompagnement de terrain, elle met en lumière un sujet aussi puissant que novateur : l’induction de lactation comme outil d’équilibre et d’affirmation pour les couples de femmes. Plongez dans cette réflexion profonde qui redéfinit la place de chacune dans la co-construction de la maternité.
Le post-partum est une période de profonde transformation, un sas temporel d’une intensité rare où naissent non seulement des enfants, mais aussi des familles et de nouvelles identités parentales. Dans la philosophie du « Mois d’Or » – ces quarante jours cruciaux qui suivent l’accouchement – le repos, le soin apporté à la mère, la chaleur et le soutien sont des piliers fondamentaux. Cependant, lorsque l’on observe les dynamiques familiales contemporaines, et plus particulièrement celles des couples de femmes, cette période revêt une dimension supplémentaire et complexe : celle de la maternité partagée.
Comment trouver sa place ? Comment repenser les rôles, les liens et la participation de chacune dans l’accueil et le soin du bébé, alors que la biologie semble, au premier regard, imposer une asymétrie inévitable entre la mère gestatrice et la co-mère ?
Parmi les pratiques permettant cette co-construction harmonieuse de la maternité, l’induction de lactation occupe une place singulière, extraordinairement puissante et pourtant encore trop méconnue du grand public et des professionnels de santé. Ce processus, qui permet au parent non-gestateur de produire du lait et d’allaiter l’enfant, représente bien plus qu’un simple exploit physiologique. Il s’agit d’une véritable porte d’accès au rôle maternel, d’un outil d’équilibre au sein du couple, et d’un formidable vecteur de lien avec le bébé. Dans ce guide complet, nous allons explorer en profondeur comment l’induction de lactation s’inscrit parfaitement dans les valeurs du Mois d’Or, en soutenant la place de chacune des mères pour tisser, ensemble, leur maternité.
Si l’expression « induction de lactation » peut sembler clinique ou moderne, la pratique de l’allaitement par une femme n’ayant pas porté l’enfant est en réalité profondément ancrée dans l’histoire de l’humanité. Il est essentiel de déconstruire le mythe selon lequel cette démarche serait « contre-nature » ou artificielle.
Dès l’Antiquité, des traces de ces pratiques sont documentées. Le gynécologue grec Soranus d’Éphèse (Ier et IIe siècle après J.-C.) décrivait déjà des méthodes pour stimuler la production de lait chez des nourrices. Pline l’Ancien, dans son Naturalis Historia, notait l’existence de femmes produisant du lait hors du cadre d’une grossesse récente. Plus loin encore, le Papyrus Ebers de l’Égypte antique mentionne l’allaitement alloparental. Dans de nombreuses sociétés traditionnelles, lorsqu’une mère décédait en couches ou tombait malade, il n’était pas rare qu’une autre femme du village (parfois même la grand-mère de l’enfant) remette son enfant au sein pour relancer sa propre lactation par stimulation mécanique afin de sauver le nourrisson.
Aujourd’hui, la science explique très bien comment ce miracle biologique opère. Le sein humain est un organe extrêmement réactif. La production de lait n’est pas la chasse gardée exclusive de l’accouchement ; elle résulte d’une subtile danse hormonale (impliquant principalement la prolactine et l’ocytocine) et d’une stimulation mécanique.
Pour initier une lactation sans grossesse, les protocoles actuels (comme le célèbre protocole développé par le pédiatre Jack Newman et Lenore Goldfarb en 2002) reposent généralement sur deux axes :
Note importante : Il est tout à fait possible d'induire une lactation sans traitement hormonal, par la seule force de la stimulation mécanique, bien que les volumes de lait obtenus soient généralement moins importants. Mais comme nous allons le voir, la réussite de l'induction de lactation dans un couple de femmes ne se mesure pas en millilitres.
L’induction de lactation repose sur la plasticité de la glande mammaire, capable de répondre à des signaux hormonaux et mécaniques même en l’absence de placenta.
Le socle de cette pratique est aujourd’hui encadré par L’Academy of Breastfeeding Medicine (ABM) via son Protocole Clinique n°9 (Induced lactation and relactation). Ce guide souligne que l’objectif n’est pas seulement nutritionnel, mais relationnel. Le protocole le plus célèbre reste le Newman-Goldfarb. Développé par le Dr Jack Newman et Lenore Goldfarb, il repose sur une phase de préparation mimant la grossesse (oestrogènes et progestérone) suivie d’une phase de stimulation intense (arrêt des hormones et utilisation d’un galactogène comme la dompéridone) pour déclencher la montée de lait.
Le succès clinique de cette démarche s’ancre dans la biomécanique du corps humain. Comme l’expliquent Wambach et Spencer dans Breastfeeding and human lactation, ainsi que Jan Riordan (2016), le succès de l’induction dépend de la régularité des tirages. La stimulation du mamelon envoie un signal à l’hypophyse pour libérer de la prolactine et de l’ocytocine. La Leche League France, dans son Dossier de l’allaitement n°170 (2018), confirme que la stratégie et la persévérance sont les clés : des tirages fréquents (8 à 12 fois par jour) sont nécessaires pour signaler au corps une « demande » constante
Le concept du Mois d’Or repose sur la reconnaissance de la vulnérabilité de la femme qui vient d’enfanter. Dans un couple lesbien, la mère gestatrice a souvent traversé un parcours de Procréation Médicalement Assistée (PMA) long, jalonné d’examens, d’hormones, d’espoirs et parfois de déceptions. Vient ensuite la grossesse, l’effort immense de l’accouchement, et le bouleversement physique du post-partum. Son corps a besoin d’une récupération absolue.
Or, l’allaitement exclusif au sein est, particulièrement les premières semaines, extrêmement chronophage et énergivore. Les tétées s’enchaînent de jour comme de nuit, ce qui peut rapidement mener à un épuisement maternel profond.
C’est ici que l’induction de lactation par la co-mère prend tout son sens en tant que soin post-natal. Elle offre à la mère porteuse un soutien tangible et concret :
Pourquoi induire une lactation dans un couple de femmes ? La réponse se trouve dans les travaux sur l’homoparentalité. Martine Gross, dans ses nombreux ouvrages (2007, 2013, 2018), analyse les défis des familles LGBT. Elle souligne que la co-mère doit souvent « conquérir » sa place face à un modèle social qui ne reconnaît que la « vraie » mère (celle qui porte). L’induction de lactation devient alors un acte de réappropriation corporelle. Nathalie Ricard (2002) et Rohenna Rodriguez (2011) parlent du « devenir mère » des lesbiennes comme d’un processus créatif. Allaiter permet à la co-mère de sortir de l’invisibilité. Elle n’est plus une « aide » ou une « seconde maman », mais une mère nourricière, inscrivant son lien dans la chair.
L’analyse structurelle des dynamiques familiales vient conforter cette vision. Les travaux de Priscille Touraille sur le genre et la parenté dans les familles LGBT montrent que ces couples subvertissent les normes traditionnelles. En choisissant l’allaitement partagé, elles déconstruisent la hiérarchie biologique. La lactation n’est plus une fatalité de la gestation, mais un choix conscient de soin (care).
La sociologie moderne s’est beaucoup penchée sur la place du parent social ou de la mère non-gestatrice dans les familles homoparentales (comme l’ont étudié des chercheuses telles que Nathalie Ricard ou Priscille Touraille). Malgré l’amour inconditionnel et la préparation au projet parental, la société tend encore à associer fortement la légitimité maternelle à la biologie : avoir porté et enfanté.
Face à ce paradigme, la co-mère peut parfois souffrir, consciemment ou non, d’un déficit d’ancrage corporel avec son bébé. Comment se sentir pleinement mère dès la première minute quand c’est le corps de l’autre qui a tout fait pendant neuf mois ? Comment trouver sa place lors des tétées interminables des premiers jours ?
L’induction de lactation vient bouleverser cette hiérarchie biologique perçue. Elle offre à la seconde mère une expérience sensorielle, viscérale et profondément intime.
Le Mois d’Or prône une répartition des tâches qui protège la mère qui vient d’accoucher. Ici, l’induction de lactation s’inscrit dans une véritable Éthique du Care, théorisée par Joan Tronto (1993, 2013) et Carol Gilligan (1982).
Selon Tronto, le care est une activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, continuer et réparer notre monde. Dans le couple de femmes, partager l’allaitement, c’est partager la responsabilité ultime de la survie du nouveau-né. Cela permet :
Pourtant, le parcours est difficile. L’étude qualitative de Cazorla-Ortiz et al. (2019/2020) met en lumière les défis : manque de soutien des soignants, sentiment d’anormalité, fatigue intense. June Chergui et al. (2012) ont également montré que l’expérience des co-mères dans les services de maternité est souvent marquée par une forme d’exclusion ou d’incompréhension.
Une question revient souvent de la part de l’entourage, et parfois même des professionnels : l’enfant ne va-t-il pas être confus ? La réponse clinique, corroborée par de nombreuses études (notamment les observations publiées par La Leche League), est un non catégorique. Les nourrissons ont une capacité extraordinaire à nouer des liens d’attachement sécures avec plusieurs figures de soin, pourvu que celles-ci soient aimantes et réactives.
Loin d’être perturbé, le bébé bénéficie d’avantages inestimables dans un allaitement partagé :
L’arrivée d’un enfant est un tsunami pour le couple. Joan Tronto, dans ses travaux sur l’éthique du Care (le soin), rappelle à quel point le partage des tâches liées au soin d’autrui est profondément politique et structurant pour les relations humaines.
Dans un couple de mères, l’induction de lactation est la traduction physique parfaite de cette éthique du soin partagé. Elle instaure une coparentalité authentique. L’asymétrie induite par la grossesse est lissée par le partage de la fonction nourricière. Les partenaires se comprennent mieux, puisqu’elles traversent les mêmes défis physiques (les crevasses, les engorgements, mais aussi l’extase des regards échangés avec le bébé au sein). Elles valorisent mutuellement leurs efforts. Ce partage renforce la complicité du couple, créant un socle solide pour affronter la fatigue des premiers mois.
Tisser sa maternité à deux, c’est aussi prendre soin de son couple, s’assurer que personne ne reste sur la touche ou ne s’effondre sous le poids de la responsabilité.
Malgré ses bienfaits évidents, le chemin de l’induction de lactation est semé d’embûches. C’est un engagement chronophage qui exige une immense discipline (les tirages pluriquotidiens avant même la naissance du bébé sont souvent épuisants). De plus, le regard parfois jugeant d’un corps médical peu informé peut déstabiliser les mères.
C’est ici qu’interviennent le réseau de soutien et les professionnels périnatals formés, tels que les accompagnantes du Mois d’Or, les consultantes en lactation IBCLC, et les sages-femmes inclusives.
À l’échelle systémique, le soutien des sages-femmes est crucial. Un article de la revue Parole des sages femmes (n°26, 2018) insiste sur la nécessité pour les praticiens de se former à ces parcours spécifiques. De même, Nina A. Juntereal et Diane L. Spartz (2020) dans la revue Birth soulignent que l’induction de lactation doit être intégrée dans les options de soins périnatals pour favoriser le bien-être émotionnel de la famille
L’accompagnante post-natale a pour mission d’apporter des informations fiables, basées sur des données probantes (Evidence-Based). Elle doit expliquer qu’un protocole d’induction ne donne pas toujours des litres de lait, et qu’une « petite » production, associée à l’utilisation d’un Dispositif d’Aide à la Lactation (DAL) avec le lait de la mère gestatrice (ou du lait maternisé), est déjà une victoire absolue sur le plan relationnel. Elle valide les efforts de la co-mère et célèbre chaque étape de son parcours.
Le Mois d’Or accorde une place centrale à la nutrition. L’accompagnante peut soutenir la démarche de la co-mère en lui conseillant des plantes reconnues par les études pharmacologiques (comme celles citées dans le Journal of Human Lactation – Swafford et Berens (2000)) pour leurs propriétés galactogènes.
Le fenugrec est le grand champion pour relancer ou initier une lactation, souvent accompagné du chardon béni, du fenouil, de l’anis ou de l’ortie. Intégrer ces plantes sous forme de tisanes chaleureuses ou d’épices dans les bouillons réparateurs du post-partum permet de lier la tradition du Mois d’Or à l’objectif moderne de l’induction.
Enfin, les professionnels de la périnatalité doivent impérativement déconstruire leurs propres biais hétéronormatifs. Les termes employés, la place laissée au partenaire lors des consultations, la bienveillance face aux questions atypiques… Tout doit concourir à rassurer ce couple de femmes, à légitimer leur démarche et à faire du foyer un espace inviolable de sécurité pendant ces 40 jours sacrés.
Au bout du compte, l’induction de lactation est bien plus qu’une simple technique physiologique ; c’est un langage d’amour conjugal et maternel. Pour la mère qui a porté l’enfant, c’est un soulagement inestimable qui lui permet de vivre son post-partum de manière apaisée et réparatrice. Pour la mère qui n’a pas porté l’enfant, c’est la revendication douce, charnelle et indéniable de son statut de maman à part entière.
Dans l’esprit du Mois d’Or, qui prône la chaleur, le repos et la communauté, l’allaitement partagé permet aux couples de femmes de tisser leur propre toile de soutien. Elles ne sont plus seulement deux conjointes élevant un enfant ; elles sont deux corps nourriciers, deux sources de réconfort et de vie pour un même être.
Il appartient aujourd’hui à notre société, et tout particulièrement aux acteurs du monde périnatal, de s’informer, de s’ouvrir et de soutenir sans réserve ces pratiques qui illustrent de la plus belle des manières la multiplicité, la richesse et la puissance inépuisable du lien maternel.
Nous tenons à remercier chaleureusement Fanny Domingues-Thièry pour son travail de recherche exceptionnel et pour nous avoir permis de partager la richesse de son mémoire avec notre communauté. Sa vision profondément humaine, respectueuse et inclusive de la périnatalité est une véritable source d’inspiration. Parce que tisser sa maternité à deux est une aventure bouleversante, les éclairages et l’approche holistique de Fanny constituent un soutien inestimable pour les familles.
Fanny Domingues-Thièry | Doula & Accompagnante du Mois d'Or Auteure de recherches sur l'allaitement partagé, Fanny accompagne les familles plurielles et traditionnelles dans le Haut-Jura (Saint-Claude et alentours). Spécialisée dans le bien-être post-natal, elle propose un espace sécurisant pour vivre le post-partum avec douceur. Par le soin corporel (serrage du bassin, yoga périnéal) et le soutien émotionnel, elle aide chaque parent à s'affirmer et à trouver sa juste place.
Autrice et chercheuse de sens, Céline Chadelat est une figure de référence et une pionnière dans l’accompagnement du post-partum en France.
Sa trajectoire professionnelle et personnelle prend un tournant décisif lors de ses propres maternités. Constatant le manque de repères, l'isolement et la vulnérabilité qui entourent souvent les semaines suivant l'accouchement, elle choisit de mettre sa plume et sa rigueur journalistique au service d'une cause alors invisible : le quatrième trimestre de la grossesse.
En co-écrivant l’ouvrage incontournable Le Mois d'Or : Bien vivre le premier mois après l'accouchement (Éditions Presses du Châtelet), Céline Chadelat pose les bases d’un véritable changement de paradigme en francophonie. Inspiré des traditions ancestrales du monde entier et adapté aux réalités de la vie moderne, ce concept du "Mois d’Or" redéfinit les quatre premières semaines post-accouchement comme un espace sacré, dédié à la récupération physique de la mère, au tissage du lien avec le nouveau-né et à la préservation de la cellule familiale.
Au-delà de son travail d'autrice, elle explore depuis de nombreuses années les voies de la transmission, de la quête intérieure et de l'écologie corporelle, notamment à travers la pratique du yoga et de la méditation. Ses écrits, qu'il s'agisse de ses livres, de ses articles ou de ses interventions, se distinguent par une approche à la fois pragmatique, chaleureuse et profondément humaine.
Aujourd’hui, elle continue d'œuvrer pour la sensibilisation du grand public et des professionnels de la péridoulance, transmettant des clés concrètes pour que chaque femme puisse aborder la maternité dans la douceur, la sécurité et la pleine possession de ses forces.
Marie Mahé-Poulin est psychologue clinicienne, psychothérapeute et co-fondatrice du concept Le Mois d’Or. Spécialiste reconnue en périnatalité, santé mentale maternelle et accompagnement du post-partum, elle met son expertise clinique au service des parents et des professionnels du secteur médico-social. Autrice de l'ouvrage de référence Le Mois d'Or : Bien vivre le premier mois après l'accouchement (Éditions Presses du Châtelet), elle est également praticienne certifiée en EMDR, spécialisée dans le traitement des vécus traumatiques liés à la naissance, à la parentalité et aux troubles de l'attachement précoce.